Prononcé à l’occasion de la Marche pour le climat – Fribourg, 20.9.2026
En face de chez moi, il y a un parc. Et au centre de ce parc, il y a une rangée d’arbres. Ils ressemblent à des hêtres, mais en fait, ce sont des charmes. Donc des arbres censés résister assez bien aux grandes chaleurs… Sauf qu’à la deuxième canicule de cet été, ils ont commencé à perdre leurs feuilles. L’un d’eux est mort. En fait, il était peut-être déjà mort avant, je ne sais pas. Je dois dire que je n’avais jamais été tellement attentive à ces arbres, avant de commencer à avoir peur pour eux.
Parce que j’ai réalisé que c’est grâce à ces arbres que le parc est vivant. C’est à leur ombre qu’on organise nos fêtes de quartier, que les gens viennent pique-niquer, que les enfants jouent au foot… Sans eux, le parc est mort. Et puis j’ai lu que certaines communes avaient mis en place des plans d’arrosage d’urgence. J’ai écrit à la mienne, en espérant qu’ils s’occupent de nos charmes. Ils m’ont répondu qu’ils se concentraient sur les jeunes plantes ou les espèces fragiles — ce que sont les hêtres, mais pas les charmes. Du coup, avec une voisine, on s’est dit qu’on allait les arroser nous-mêmes, nos arbres.
La semaine suivante, j’avais justement une après-midi de libre. Il faisait 36 degrés ; le bitume vibrait au soleil. MeteoSuisse ne prévoyait pas de pluie. C’était le moment ou jamais. Vu que ma voisine était à la piscine avec ses enfants, j’ai demandé aux miens de m’aider. On a rempli deux seaux. Les enfants portaient le leur ensemble. On a traversé la route et on est allé jusqu’à l’arbre numéro 1. On a renversé ce qui restait du contenu de notre seau, dont la moitié était déjà en train de s’évaporer sur la route. … On a essayé des stratégies, comme de poser nos seaux sur des trottinettes. Mais c’était peine perdue — nos seaux étaient trop lourds et trop compliqués à transporter… Jusqu’à ce que je réalise que notre container à compost était presque vide. Figurez-vous qu’il roule. Alors j’ai versé le compost sur le gazon devant chez nous, et j’ai rempli le container d’eau. Il pouvait facilement contenir 15 litres…
Du coup, ma fille aînée a décidé d’aller à la piscine avec une copine. Forcément : je me débrouillais très bien toute seule, avec mon gros arrosoir roulant. J’ai mis la cadette devant la télé, parce qu’il y a des priorités dans la vie.
Tandis que j’entamais mon troisième trajet, un voisin est venu m’expliquer que ce que je faisais ne servait à rien. Que les arbres les plus résistants survivraient. Qu’il fallait laisser faire la nature. J’ai dit : « Mais c’est pas la nature, ce qui nous arrive ! »
A mon sixième trajet, une voisine est passée en faisant mine de ne pas me voir. Et je la comprends… A ce stade, moi aussi, j’aurais préféré ne pas me connaître.
J’étais trempée de la tête aux pieds, je parlais toute seule, je sentais le compost à dix mètres, et je poussais un container rempli d’eau, en plein cagnard, pour arroser le premier arbre de toute une rangée, dans un parc qui en comptait encore des dizaines, dans une ville qui en comptait des milliers, et qui n’avait plus vu une goutte de pluie depuis des semaines.
Et ma cadette était sans doute la seule enfant du quartier qui n’était pas à la piscine…
J’étais furieuse, en fait, de mon propre ridicule. Parce que j’étais en train d’essayer de réparer, à mon échelle, des dégâts produits à une échelle beaucoup plus grande, une échelle collective, une échelle industrielle. J’ai sans doute aidé quelques arbres. Mais ce n’est pas assez.
Pas assez pour éviter des étés à 50 degrés. Pas assez pour empêcher les rivières de s’assécher. Ce n’est même pas assez pour préserver mon parc et ses grands arbres.
En fait, j’étais David contre Goliath. Comme vous tous, avec vos banderoles et vos marches. Tous, avec notre bonne volonté, nos gestes écolos, nos tentatives de bien faire, on est des nains face à un géant, ce système qui continue, à grande échelle, à détruire les conditions mêmes de la vie.
Mais comme le petit berger David, nous avons pour nous une force qui peut faire tomber les géants : la conviction que notre cause est juste.
Parce qu’une chose est claire : nous ne pouvons pas continuer à vivre comme si notre environnement pouvait tout supporter.
On entend souvent dire que la Suisse n’y peut rien. C’est faux. On est un tout petit pays, mais notre empreinte est énorme.
Alors plutôt que de se voiler la face pour continuer comme avant, on pourrait innover — il paraît que c’est notre spécialité. Changer notre façon de produire, de consommer, de penser.
En clair, changer les règles du jeu : arrêter de faire comme si la pollution ne coûtait rien et être conséquents… Ceux qui polluent doivent payer. Ceux qui détruisent doivent réparer.
C’est ça, être responsable. C’est ça, être cohérent.
Pour préserver nos parcs, notre avenir et celui de nos enfants, on n’a pas besoin d’arrosoirs. On a besoin de lois. Des lois qu’on doit développer et faire appliquer. C’est par là que passera le changement : par nos parlements.
Et rappelez-vous : David n’a pas la taille de Goliath, ni sa force. Mais à la fin, c’est lui, le petit berger, qui gagne. Parce que sa cause est juste.